Sur les côtes de Carthage

Nous avançâmes, épaule contre épaule, main dans la main. D’où me viennent ces pensés si soudainement? Les palmiers ensommeillés se balançaient au rythme de la musique des vagues. Et cette lune, comme aujourd’hui, tombait sur nos têtes avec sa poussière dorée…. – Laisse-moi t’aimer – tu chuchotais. Ta voix me transperçait d’un frémissement. Le vent chaud, sirocco de ton souffle, brûlait mon visage et mon cou, laissant dessus des marques ineffaçables, plus ardentes encore que les traces de baisers passionnés. – Laisse-moi t’aimer – chuchotait le vent. Il s’emmêla dans mes cheveux. Rapidement, j’enfilai une capuche d’indifférence. Emprisonné de cette façon il se tut, en me laissant admirer dans l’insouciance la vue et le mugissement des vagues.

Pourquoi la tristesse saisissante me transperce jusqu’aux os ? Pourtant rien ne me menace plus. Allongée tranquillement dans le hamac accroché quelque part dans l’espace, entre le ciel et la terre, dans la noirceur de la nuit… Quand le jour viendra, toutes mes pensées s’écouleront emportées sur le dos des vagues du crépuscule comme les bateaux élancés des Phéniciens.

Je visite souvent dans la nuit les endroits sacrés par leurs prêtres. Le sombre Tophet apparaît à cette heure-ci dans des couleurs différentes. Les tombes penchées de tous les cotés restent le seul souvenir des victimes de Baal. Quoique, qui sait, peut-être, semblables à moi elles errent aussi à la recherche du deuxième bout de la ligne interrompue de la vie. Jamais pourtant il ne m’est arrivé de rencontrer une autre âme vagabonde. Je suis solitaire de nature.

Quand j’en ai déjà assez de monter et de descendre les escaliers escarpés et les petits chemins incommodes, en trébuchant sur des pics, des râteaux et des pelles jetés insouciamment derrière une petite baraque, j’emprunte le chemin vers la colline de Byrsa en accrochant tout de même, sur ma route, les villas romaines.

Heureusement je peux me glisser dans n’importe quelle fissure sans être aperçue. Probablement c’est le seul bon coté de la présente situation. La solitude de l’esprit me hante de plus en plus. Pas de contact de nulle part, pas de compréhension. Tu me manques. Tes mots doux me manquent. Quand je pense qu’il me semblait toujours devoir me languir le plus des odeurs résineuses des forêts, de la forme irrégulière et du parfum des champs sentant le blé mûr, des couchers de soleil sanglants et des tremolos des oiseaux à l’aube, je constate combien j’étais loin de la vérité. Je souffre le plus de l’absence de contact émotionnel. Je languis de toi. Peut être si j’avais vécu plus longtemps, le mot « toi » aurait été remplacé par un autre « toi », peut-être. Mais cela ne change rien à l’état des choses. Dans l’état de souffrance.